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grandir

ce soir, un peu après vingt heures, tu mourras pour la dix-septième fois. je ne l’apprendrai que demain, lorsque notre père, sanglotant comme une petite fille dans la chambre jouxtant la mienne, me réveillera à l’heure où blanchit la campagne. le soir, à table, il ne citera pas victor hugo pour nous faire pester, toi et moi, puisque, bien entendu, nous ne réveillonnerons pas. j’hériterai néanmoins de ton cadeau -de la poésie- et plus tard, tiens, de ton penchant pour la bouteille. je te remercie, mon frère, de m’avoir présenté ces deux maîtresses qui toujours, par la suite, m’aideront à supporter les trahisons des femmes banales. à défaut de les oublier. dans quelques jours, je me rendrai dans ta maison, caresserai la tranche de tes livres, regarderai tes disques, tes photographies, puis je prendrai place à ton bureau identique au mien. bien calé dans ton fauteuil de cuir, je lirai ces mots tracés par tes doigts pas encore brisés : grandir. grandir encore. tu sais, parfois je rêve encore de toi, et alors tu n’es pas écrasé, haché, réduit, tu n’es pas du jus sur de la tôle blanche, j’en suis tellement soulagé que je me sens respirer. plus tard, je ne sais plus quand exactement, moi, j’écrirai je suis celui qui reste. je n’y parviens pas toujours. tu en es vidé, mais moi j’en suis rempli, de cette vie dégueulasse, pleine de vivants, qui me ballotte comme une coquille de noix, depuis toutes ces années, qui manque de me retourner au moindre grain, moi qui me serais si bien vu en chalutier. et puis j’aurais tant aimé que cette mélancolie, cet abat-jour de mon existence, ait pris place à tes côtés juste avant que le camion ne vous craque comme une allumette.
et si tu avais freiné, serais-je le même aujourd’hui ?